- Ma chérie, je te demande de ne plus jouer avec les filles de Joseph !
L’injonction semblait sans appel, et ma grand-mère avait étrangement attendu la nuit pour me l’énoncer !
Précautionneuse en diable, elle avait pris soin, avec une histoire, une prière et des baisers, de désamorcer en moi toute menace de réaction, et voilà qu’elle me tenait sous son emprise !
Je me retrouvais là, sans recours, en pyjama, frappée de stupeur, impuissante, coincée sous mes draps serrés, avec l’obscurité pour seul refuge à mon désarroi.
Je bravai le regard de la vieille dame, aidée en cela par la pénombre de la chambre, il fallait bien l’avouer, et je risquai une question présumée innocente :
- Mais, Bonne-Maman, pourquoi vous ne voulez pas que je joue avec elles ?
- Eh bien, parce que nous ne sommes pas du même milieu, ma petite fille !
- Et qu’est-ce que ça peut faire ?
- Si tu joues trop souvent avec elles, elles vont devenir familières ! Après, on ne pourra plus s’en défaire !
Ce fut alors comme si un voile se déchirait dans un léger crissement, révélant à mes yeux effarés l’image grotesque de la suffisance.
Fallait-il se croire au-dessus de tout pour désigner ainsi qui n’aurait pas l’insigne honneur de partager nos jeux !
Et si c’était moi qui étais née de l’autre côté du portail ?
Drapée dans une discrète arrogance, ma pieuse et charitable grand-mère me rappelait à son ordre hiérarchique et à la ségrégation des enfants. Ses mots résonnaient comme les notes fêlées du vieux piano, emportant dans leur écho grinçant l’harmonie de la douceur de vivre.