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Jean Giono (1895-1970) est un écrivain ancré dans ses paysages d’enfance, à Manosque, dans les Alpes de Haute Provence. D’origine modeste (son père est cordonnier et sa mère repasseuse), il abandonne ses études à 15 ans et travaille pour subvenir aux besoins de sa famille. Mobilisé en 1915 sur le front lors de la Première Guerre mondiale, il refusera de participer à la Seconde. Intimement meurtri, il s’engage de manière frénétique dans l’écriture, dans son mas provençal où il reçoit de nombreux amis artistes comme le peintre Bernard Buffet. Son œuvre est colossale et il rencontre un succès considérable qu’il doit, entre autres, aux adaptations cinématographiques de l’écrivain réalisateur Marcel Pagnol qui adapte La femme du boulanger ou Regain.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Giono fait publier Refus d’Obéissance. Il regroupe plusieurs de ses écrits pacifistes. L’extrait choisi se situe juste après le préambule que Giono achève par ces quelques mots : « Je refuse d’obéir ». Il s’agit des premières lignes.


Lecture du passage par Denis Podalydès dans Samedi Noir, France Culture. https://www.franceculture.fr/emissions/denis-podalydes-lit/denis-podalydes-lit-refus-d-obeissance-de-jean-giono
La première Guerre Mondiale : Guerre et écriture / Guerre, souvenirs et commémorations : Maurice Genevoix https://www.lumni.fr/video/maurice-genevoix-et-ceux-de-14-entrent-au-pantheon Guerre et écriture : Guillaume Apollinaire http://www.lumni.fr/video/guillaume-apollinaire-poete-soldat Guerre et écriture : écrire sur le front https://www.reseau-canope.fr/apocalypse-10destins/fr/dossiers-pedagogiques/ecrire-en-temps-de-guerre.html Guerre, souvenirs et commémorations : le musée consacré à Maurice Gallé, à Creil http://www.lumni.fr/video/le-culte-des-morts Guerre, souvenirs et commémorations : le soldat inconnu https://www.lumni.fr/video/l-inhumation-du-soldat-inconnu-a-paris Guerre, souvenirs et commémorations : que reste-t-il de la bataille de Verdun ? http://www.lumni.fr/video/que-reste-t-il-de-la-bataille-de-verdun Guerre et pacifisme : « il est plus difficile de faire la paix que la guerre » (Extrait : Apocalypse) https://www.lumni.fr/video/il-est-plus-difficile-de-faire-la-paix-que-la-guerre http://memorial-verdun.fr/museecollections/la-visite/le-parcours (lectures - audio - par Luc Martinez)

Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends, je la subis encore. Et j’ai peur. Ce soir est la fin d’un beau jour de juillet. La plaine sous moi est devenue toute rousse. On va couper les blés. L’air, le ciel, la terre sont immobiles et calmes. Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque.

J’ai été soldat de deuxième classe dans l’infanterie pendant quatre ans, dans des régiments de montagnards. Avec M. V., qui était mon capitaine, nous sommes à peu près les seuls survivants de la première 6ème compagnie. Nous avons fait les Éparges, Verdun-Vaux, Noyon-Saint-Quentin, le Chemin des Dames, l’attaque de Pinon, Chevrillon, Le Kemmel. La 6ème compagnie était un petit récipient de la 27ème division comme un boisseau à blé. Quand le boisseau était vide d’hommes, enfin, quand il n’en restait plus que quelques-uns au fond, comme des grains collés dans les rainures, on le remplissait de nouveau avec des hommes frais. On a ainsi rempli la 6ème compagnie cent fois et cent fois. Et cent fois on est allé la vider sous la meule. Nous sommes de tout ça les derniers vivants, V. et moi. J’aimerais qu’il lise ces lignes. Il doit faire comme moi le soir : essayer d’oublier. Il doit s’asseoir au bord de sa terrasse, et lui, il doit regarder le fleuve vert et gras qui coule en se balançant dans des bosquets de peupliers. Mais, tous les deux ou trois jours, il doit subir comme moi, comme tous. Et nous subirons jusqu’à la fin.

Jean Giono
Ecrits Pacifistes, In Refus d’Obéissance « Je ne peux pas oublier »
1937