Taille texte


Espace lettres


Espace mots


Espace lignes

Frédéric-Louis Sauser, alias Blaise Cendrars, est un auteur français d’origine suisse né en 1887. Dès le début de la Première guerre mondiale, il s’engage comme volontaire étranger dans l’armée française. Gravement blessé en 1915, il est amputé du bras droit et écrira alors de la main gauche. Il est naturalisé français en 1916. « J’ai saigné » est une nouvelle issue du recueil autobiographique La Vie dangereuse publié en 1938. Cette nouvelle évoque la mutilation vécue par l’auteur lors de sa participation au premier conflit mondial.

L’extrait se situe dans le chapitre II, consacré à la narration du sort d’un jeune berger très grièvement blessé par de nombreux éclats d’obus.


https://www.wikiart.org/en/otto-dix/pragerstrasse-1920
https://www.wikiart.org/en/otto-dix/the-skat-players-1920
https://www.onf.ca/film/entre-les-lignes-les-infirmieres-au-front/

Je renonce à décrire cette séance à laquelle j’étais obligé d’assister chaque jour depuis que Mme Adrienne m’avait fait partager la chambre de torture de cet innocent supplicié, mais, rétrospectivement, j’en ai encore des frissons quand j’y pense. Qu’il me suffise de dire qu’il fallait extraire 72 mèches de ses 72 plaies pénétrantes, les cureter l’une après l’autre, laver le tout à l’eau de javel et au sérum physiologique, débrider, fouiller, nettoyer, remettre les nouvelles mèches en place, puis s’attaquer au trou transversal fait par la pièce de cent sous, en sortir le drain, sonder, faire des injections, tailler, couper, pincer, crever, arracher, mettre à vif, verser de la teinture d’iode dans le trou, remettre le drain en place, panser cette pauvre chose geignante, la remuer, la secouer, la changer de position, la resangler, faire sa toilette, refaire le lit, et cela prenait trois heures d’horloge tous les après-midi tellement c’était compliqué. Le chirurgien s’en allait dès qu’il avait fait sa besogne avec ses lames et ses pinces, le médecin traitant avait hâte de disparaître dès qu’il avait fait ses injections ou ses piqûres, prescrit les stupéfiants ou les baumes, et c’est sur Madame P…, sur cette pauvre amie Adrienne comme sur un bourreau que retombait l’office d’aller sans trembler jusqu’au bout de ce cruel traitement. J’avoue qu’elle s’en tirait avec dextérité, quitte à faillir tourner de l’œil quand c’était fini et que ce pansement, qui était un chef-d’œuvre en son genre, était enfin terminé.
– Vous comprenez maintenant, pourquoi je me dégoûte, Cendrars, me disait-elle en s’asseyant sur mon lit. Je n’en puis plus. Pourtant, je suis très fière de ce petit ! C’est moi qui l’ai installé là et qui ai obtenu ce traitement. On voulait le charcuter et moi, je veux le sauver.

Blaise Cendrars
La Vie dangereuse , In « J’ai saigné », Chapitre II : La mort du petit berger  
1938