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Annie Ernaux est née en 1940 en Seine-Maritime. Issue d’un milieu modeste, elle devient, après ses études, professeure de français certifiée puis agrégée. C’est en 1974 qu’elle publie son premier roman autobiographique Les armoires vides. En 1984, elle reçoit le prix Renaudot pour son ouvrage autobiographique La Place. Ses romans sont essentiellement autobiographiques et s’appuient sur une réflexion sociologique. En 2008, elle reçoit le Prix de la langue française pour l’ensemble de son œuvre.

Après avoir décrit son enfance auprès de parents non conformes au modèle de l’époque (le père s’occupe de la maison), son adolescence et sa soif de liberté, de passion, la narratrice raconte comment le regard des autres et la société l’ont poussée à accepter un mariage pour lequel elle avait des doutes. Jeune mariée, mais encore étudiante, elle raconte les débuts de son mariage dans les années 60.


En 1975, Simone de Beauvoir explique ce qu’est le sexisme. https://www.ina.fr/video/I14343672/simone-de-beauvoir-a-propos-du-mot-sexisme-video.html

Un mois, trois mois que nous sommes mariés, nous retournons à la fac, je donne des cours de latin. Le soir descend plus tôt, on travaille ensemble dans la grande salle. Comme nous sommes sérieux et fragiles, l’image attendrissante du jeune couple moderno-intellectuel. Qui pourrait m’attendrir si je me laissais faire, si je ne voulais pas chercher comment on s’enlise, doucettement. En y consentant lâchement. D’accord je travaille La Bruyère ou Verlaine dans la même pièce que lui, à deux mètres l’un de l’autre. La cocotte-minute, cadeau de mariage si utile vous verrez, chantonne sur le gaz. Unis, pareils. Sonnerie stridente du compte-minutes, autre cadeau. Finie la ressemblance. L’un des deux se lève, arrête la flamme sous la cocotte, attend que la toupie folle ralentisse, ouvre la cocotte, passe le potage et revient à ses bouquins en se demandant où il en était resté. Moi. Elle avait démarré, la différence.
Par la dînette. Le restau universitaire fermait l’été. Midi et soir je suis seule devant les casseroles. Je ne savais pas plus que lui préparer un repas, juste les escalopes panées, la mousse au chocolat, de l’extra, pas du courant. Aucun passé d’aide-culinaire dans les jupes de maman ni l’un ni l’autre. Pourquoi de nous deux suis-je la seule à devoir tâtonner, combien de temps un poulet, est-ce qu’on enlève les pépins des concombres, la seule à me plonger dans un livre de cuisine, à éplucher des carottes, laver la vaisselle en récompense du dîner, pendant qu’il bossera son droit constitutionnel. Au nom de quelle supériorité. Je revoyais mon père dans la cuisine. Il se marre, « non mais tu m’imagines avec un tablier peut-être ! Le genre de ton père, pas le mien ! ». Je suis humiliée.

Annie Ernaux
La femme gelée , 2ème partie (Les débuts d’une femme mariée)
1981