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Marguerite Duras est le nom de plume de la femme de lettres Marguerite Donnadieu, née en 1914 en Indochine française (actuel Vietnam) où elle vit jusqu’à son retour en France à dix-huit ans. Révélée en 1950 par son œuvre autobiographique Un Barrage contre le Pacifique, dans lequel elle retrace son enfance, elle rencontre un vif succès grâce à son écriture moderne et son style très épuré. Elle rencontre un immense succès en 1984 avec L’Amant, une autre œuvre autobiographique qui obtient le prix Goncourt. Elle s’est éteinte en 1996. La Douleur, paru en 1985, est un recueil de six récits en partie autobiographiques et en partie inventés. L’autrice retrouve les journaux intimes qu’elle tenait pendant l’Occupation et relate a posteriori cette période.

Dans « La Douleur », nouvelle la plus longue du recueil du même nom, la narratrice relate la période durant laquelle elle attend le retour de son mari, Robert Antelme (nommé Robert L. dans le récit), arrêté et déporté et dont elle n’a aucune nouvelle.


La bande-annonce de l’adaptation du roman par Emmanuel Finkiel en 2017. https://www.youtube.com/watch?v=h5erbtn4zYM
Comment Marguerite Duras imaginait, en 1985, les années 2000… https://www.youtube.com/watch?v=J8-B9Ezr4VI
Des détails sur la genèse du roman dans cet entretien avec le réalisateur du film. https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/la-grande-table-1ere-partie-mardi-23-janvier-2018

Je ne sais plus exactement. Il a dû me regarder et me reconnaître et sourire. J’ai hurlé que non, que je ne voulais pas voir. Je suis repartie, j’ai remonté l’escalier. Je hurlais, de cela je me souviens. La guerre sortait dans des hurlements. Six années sans crier. Je me suis retrouvée chez des voisins. Ils me forçaient à boire du rhum, ils me le versaient dans la bouche. Dans les cris.
Je ne sais plus quand je me suis retrouvée devant lui, lui, Robert L. Je me souviens des sanglots partout dans la maison, que les locataires sont restés longtemps dans l’escalier, que les portes étaient ouvertes. On m’a dit après que la concierge avait décoré l’entrée pour l’accueillir et que dès qu’il était passé, elle avait tout arraché et qu’elle, elle s’était enfermée dans sa loge, farouche, pour pleurer.
Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s’éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d’être arrivé à vivre jusqu’à ce moment-ci. C’est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d’un tunnel. C’est un sourire de confusion. Il s’excuse d’en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s’évanouit. Et il redevient un inconnu. Mais la connaissance est là, que cet inconnu c’est lui, Robert L., dans sa totalité.

Marguerite Duras
La Douleur , Il s’agit de la nouvelle « La Douleur » au sein du recueil du même nom. 
1985