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Laurent Gaudé est né en 1972 à Paris. Il fait des études de Lettres Modernes puis s’oriente vers le département d’études théâtrales de Paris III. Parallèlement à ses études, il commence à écrire. Du théâtre d’abord : Onysos le Furieux, Pluie de cendres. Puis il publie son premier roman, Cris en 2001. En 2002, il reçoit la reconnaissance du monde littéraire avec La Mort du roi Tsongor, roman qui lui vaudra d’être cité pour le prix Goncourt, de recevoir le Goncourt des lycéens et le prix des libraires. Deux ans plus tard, il est lauréat du Goncourt avec Sous le soleil des Scorta.

Dans une Antiquité imaginaire, le vieux Tsongor est roi de Massaba et souverain d’un empire immense. Dans cet extrait du premier chapitre, le lecteur a accès à un moment crucial des conquêtes passées du roi Tsongor. Après avoir quitté le royaume de son père « sans se retourner », le jeune Tsongor, conscient qu’il n’obtiendrait rien en héritage, part en campagne pour une vingtaine d’années de conquêtes qui forgeront son empire. Le roi vient de massacrer la dernière tribu qui lui tenait tête : les Rampants. Il se trouve alors confronté au dernier survivant de cette tribu, Katabolonga, qui se présente aux portes du campement pour lui parler.


Site de l’auteur : http://www.laurent-gaude.com

Le roi Tsongor aperçut, au loin, un nuage de poussière. Et il distingua une haute silhouette qui dominait une foule de soldats amusés et curieux. Il arrêta de manger et se leva. Et lorsque le sauvage fut devant lui, il le contempla longuement, en silence.
« Qui es-tu ? demanda-t-il à cet homme qui pouvait, à tout moment, se ruer sur lui et tenter de le déchiqueter à pleines dents.
— Je m’appelle Katabolonga. » Il y eut un silence immense dans l’armée qui se pressait autour de la tente du roi. Les hommes étaient étonnés de la beauté de la voix du sauvage. De la fluidité avec laquelle les mots avaient coulé de sa bouche. Il était nu. Ébouriffé. Les yeux rougis par le soleil. Face à lui, le roi Tsongor semblait un enfant chétif.
« Que veux-tu ? » demanda le souverain.
Katabolonga ne répondit pas. Comme s’il n’avait pas entendu la question. Un temps interminable s’écoula pendant lequel les deux hommes ne se quittèrent pas des yeux. Puis le sauvage parla.
« Je suis Katabolonga et je ne réponds pas à tes questions. Je parle quand je le veux. Je suis venu pour te voir. Et te dire, devant tous les tiens réunis, ce qui doit être dit. Tu as rasé ma maison. Et tué mes femmes. Tu as piétiné mes terres sous les sabots de ton cheval. Tes hommes ont respiré mon air et ont fait des miens des bêtes en fuite qui disputent leur nourriture aux singes. Tu es venu de loin. Pour brûler ce que j’avais. Je suis Katabolonga et personne ne brûle ce que je possède sans perdre la vie. Je suis là. Devant toi. Je suis là. Au milieu de tous tes hommes réunis. Je veux te dire cela. Je suis Katabolonga et je te tuerai. Car par ma hutte piétinée, par mes femmes tuées, par mon pays brûlé, ta mort m’appartient. »

Laurent GAUDÉ
La Mort du roi Tsongor , Chapitre I : La Grande Nuit blanche du roi Tsongor. (Je suis Katabolonga)
2002