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Albert Cohen est né à Corfou en Grèce le 16 Août 1895. C’est un écrivain, dramaturge et poète suisse dont l’œuvre est fortement influencée par ses origines juives. Issus d'une famille de fabricants de savon, les parents d'Albert décident d'émigrer à Marseille après un pogrom, alors qu'il n'a que 5 ans. A l’âge de 77 ans, Albert Cohen publie Ô vous, frères humains qui révèle l’événement marquant qui a dévasté son enfance et marqué sa vie : sa découverte de l’antisémitisme. Albert Cohen meurt à 86 ans, le 17 octobre 1981, des complications d'une pneumonie. Il est enterré à Veyrier, près de Genève.

Le jour de ses dix ans, le 16 août 1905, le jeune Albert Cohen arpente les rues de Marseille à la recherche d’un petit cadeau pour sa mère. Il est fasciné par un camelot qui s’adresse à lui en le traitant de « youpin ! », sous les rires et moqueries des clients qui se trouvent autour. Soudain, le monde bascule… D’ordinaire insouciant, joyeux, souriant, Albert, l’enfant qui ne comprend pas ce qui vient de se passer, va errer dans la ville jusqu’à la nuit. Tout se bouscule alors dans sa tête : des sensations confuses, de la révolte, des prières, mille interrogations. Durant son errance, en pensée, un souvenir d’enfance heureux ressurgit : sa rencontre avec Viviane.


- La petite fille aux allumettes, Andersen
- Cendrillon de Joël Pommerat
- Calogero, “Pomme C”
- Brassens, “Les amoureux des bancs publics”
- Jacques Brel “Madeleine”, “Quand on n’a que l’amour”, “La chanson des vieux amants”
- “Duellum” de Baudelaire
- “Un hémisphère dans une chevelure” de Baudelaire
- “Quand vous serez bien vieille” de Ronsard
- “Toute allégresse a son défaut” dans Contrerimes (poème LXIII) de Paul-Jean Toulet
- Klimt, Le baiser
- Camille Claudel, La Valse
- Doisneau, Le baiser de l’hôtel de ville
- Fragonard, Le baiser à la dérobée
- Vladimir Kush, Départ du bateau ailé

Pendant de longs mois, tous les soirs, avant de m’endormir, je mettais les couvertures sur ma tête et, bien enfoui et rencogné dans le lit, tout seul avec moi-même et en grand secret, souriant de délices et les yeux fermés, c’était la merveilleuse histoire de Viviane que je me narrais longuement, mon premier roman, avec tous les détails, toujours les mêmes, minutieusement arrangés. Viviane n’existait pas pour de vrai, mais elle était ma bien-aimée.
En cette histoire qu’en ma neuvième année je m’étais inventée, un tremblement de terre à Marseille m’avait censément fait faire la connaissance de Viviane, la plus belle fillette du monde. Elle avait le même âge que moi, des jambes admirables et de courtes chaussettes. Ce tremblement de terre, dont nous étions les seuls rescapés, nous avait providentiellement réunis dans la cave d’une maison de riches. Eclairée par des bougies et ennoblie de tapis, cette cave était munie d’une source d’eau pure, de tous les livres des grands écrivains français et de provisions délicieuses, telles que biscuits marins, conserves, marrons glacés, fruits confits, nougats, truffes au chocolat. De quoi être heureux. Dans un coffre, des bougies et des boîtes d’allumettes nous donnaient la certitude de ne jamais manquer de lumière. Au début, il n’y eut qu’une salle de bains dans notre cave. Mais par la suite, pour ne pas gêner Viviane, il y en eut deux, avec de l’eau de Cologne. Par convenance de moralité, il y eut aussi deux chambres à coucher. Toutes ces entrées de cette cave merveilleuse avaient été obstruées par les décombres du tremblement de terre. Ainsi nous étions tranquilles, Viviane et moi, à l’abri des sauveteurs et assurés de couler des jours ravissants.

Albert Cohen
Ô vous, frères humainsChapitre XXIV  
1972