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Marcel Pagnol (1895-1974) est un écrivain nourri de sa Provence natale. Il s’illustre dans l’écriture dramatique et rencontre un succès considérable grâce à sa Trilogie marseillaise (Marius, Fanny, César) ou encore Manon des sources, au cinéma, dont il est le réalisateur. Cet auteur dont la langue est extrêmement poétique et le style plein de soleil, traite avec tendresse et humour ses personnages dont les choix tournent parfois à la tragédie. Marcel Pagnol est également reconnu pour son œuvre autobiographique, Souvenirs d’enfance, qui redonne vie à tous ceux qui ont entouré ses jeunes années en quatre tomes.

Dans le troisième tome de ses Souvenirs d’enfance, intitulé Le Temps des secrets, Marcel Pagnol raconte essentiellement sa scolarité après son entrée en sixième et ses sentiments : amitiés et premiers émois.


5 minutes de réflexion sur la mixité scolaire https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/regard-sur-l-info/regard-sur-l-info-le-long-chemin-vers-la-mixite-scolaire_4341529.html
Court métrage d’après un poème d’Andrée Chédid sur l’enfance https://www.lumni.fr/video/regarder-l-enfance
A propos de Marcel Pagnol et de sa tétralogie https://www.lumni.fr/video/la-gloire-de-mon-pere-de-marcel-pagnol

Ainsi, mes observations personnelles sur le comportement des filles ne m’avaient pas encore permis de formuler un jugement définitif, lorsqu’un jour mon père employa une expression qui me livra tout le secret.
En parlant de la nièce de M. Besson, qui s’était cassé un bras en tombant d’un arbre, il avait dit : « Cette petite est un garçon manqué ! »
Je compris cette phrase à ma façon, qui n’était sans doute pas la bonne : mais ce n’était pas la première fois qu’une grande découverte était née d’une erreur d’interprétation.
Pour moi, ces mots « garçon manqué » signifiaient que les filles n’étaient qu’un faux pas de la nature, le résultat d’une erreur au cours de la création d’un garçon.
Voilà pourquoi elles rougissaient sans motif, riaient d’un rien, pleuraient pour moins encore, et vous griffaient pour un compliment ; voilà pourquoi ne sachant ni siffler ni cracher, elles tombaient des arbres, inventaient d’inutiles mensonges et se livraient en cachette à des manigances devant les miroirs…
C’étaient des « garçons manqués… »
Moi, garçon réussi, je ne rougissais jamais, je ne riais pas sans motif, et personne (sauf ma mère) n’aurait pu dire qu’on m’avait vu pleurer. Moi, j’étais fort, et Clémentine m’appelait quand il fallait porter un seau plein d’eau ; je savais siffler comme un oiseau, et même en repliant ma langue sous deux doigts. Quant à cracher – je le dis sans modestie – j’égalais Mangiapan, qui, dans ses bons jours, lançait des étoiles de salive jusqu’à cinq ou six mètres – et je n’étais jamais tombé d’un arbre comme le fragile « garçon manqué ».
Cependant, tout le monde s’intéressait aux filles, et sans que je pusse comprendre pourquoi, il me fallait bien reconnaître qu’elles me plaisaient.

Marcel Pagnol
Souvenirs d’enfance , in Le Temps des secrets (tome 3 de Souvenirs d’enfance
1960