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Andrée Chedid nait, le 20 mars 1920, dans une famille syro-libanaise au Caire. Elle suit des études de journalisme à l’université cairote et commence à écrire, en 1943, en anglais. En 1946, elle s’installe à Paris et adopte la nationalité française. Elle choisira alors l’écriture en langue française. Elle s’illustre dans différents genres : poèmes, romans, nouvelles, théâtre, essais. La condition humaine, les relations humaines, l’altérité et l’Orient sont les thèmes récurrents de son œuvre.

L’autre est un roman qui se passe dans un pays méditerranéen non identifié. Simm, un vieil homme, traverse, à l’aube, un village endormi en compagnie de son chien Bic. Il passe devant un hôtel sur la façade duquel apparait un jeune visage inconnu.


Andrée CHEDID https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/andree-chedid-15-hommage https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i10023948/andree-chedid https://www.lumni.fr/programme/en-sortant-de-l-ecole-collection-andree-chedid
L’AUTRE https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i10022942/andree-chedid-l-autre

Tous les jours, à la saison, un marchand de frites activait son fourneau. La plupart du temps, le petit groupe n’avait même pas l’argent d’un cornet. Si par hasard l’un d’entre eux avait la pièce nécessaire, il achetait son cornet, avançait gravement vers la plage, suivi du cortège respectueux des camarades et, devant la mer, à l’ombre d’une vieille barque démantibulée, plantant ses pieds dans le sable, il se laissait tomber sur les fesses, portant d’une main son cornet bien vertical et le couvrant de l’autre pour ne perdre aucun des gros flocons croustillants. L’usage était alors qu’il offrît une frite à chacun des camarades, qui savourait religieusement l’unique friandise chaude et parfumée d’huile forte qu’il leur laissait. Puis ils regardaient le favorisé qui, gravement, savourait une à une le restant des frites. Au fond du paquet, restaient toujours des débris de frites. On suppliait le repu de bien vouloir les partager. Et la plupart du temps, sauf s’il s’agissait de Jean, il dépliait le papier gras, étalait les miettes de frites et autorisait chacun à se servir, tour à tour, d’une miette. […] Le festin terminé, plaisir et frustration aussitôt oubliés, c’était la course vers l’extrémité ouest de la plage, sous le dur soleil, jusqu’à une maçonnerie à demi détruite qui avait dû servir de fondation à un cabanon disparu et derrière laquelle on pouvait se déshabiller. En quelques secondes, ils étaient nus, l’instant d’après dans l’eau, nageant vigoureusement et maladroitement, s’exclamant, bavant et recrachant, se défiant à des plongeons ou à qui resterait le plus longtemps sous l’eau. La mer était douce, tiède, le soleil léger maintenant sur les têtes mouillées, et la gloire de la lumière emplissait ces jeunes corps d’une joie qui les faisait crier sans arrêt. Ils régnaient sur la vie et sur la mer, et ce que le monde peut donner de plus fastueux, ils le recevaient et en usaient sans mesure, comme des seigneurs assurés de leurs richesses irremplaçables.

Andrée Chedid
L’Autre, In chapitre 2, LA SECOUSSE 
1969